Microsoft rachète Activision Blizzard · 9 parties
L'annonce de janvier 2022
Microsoft a annoncé le 18 janvier 2022 son intention de racheter Activision Blizzard pour environ 70 milliards de dollars, entièrement en cash. Noddus rappellera que cela représentait environ 30 % de plus que la valeur boursière au moment de l'annonce.
Le rachat a été décrit comme le plus gros deal de l'histoire de la tech, dépassant Dell/EMC (67 milliards), et comparé à AT&T/Time Warner (85 milliards en 2018) et Disney/21st Century Fox (71 milliards en 2019). Pour Microsoft, c'était sa plus grande acquisition, plus du double de LinkedIn (environ 20 milliards).
Les négociations avaient commencé en novembre 2021, trois jours après le rapport sur Bobby Kotick et après une chute de l'action d'environ 30 % causée par les scandales internes. Le rachat était présenté comme l'événement le plus important du jeu vidéo des dernières années.
Les motivations stratégiques
L'objectif affiché était de renforcer le Game Pass. Microsoft acquérait des licences majeures sur trois marchés : Candy Crush (mobile), Call of Duty (console) et World of Warcraft / StarCraft / Warcraft (PC). L'opération donnait aussi une entrée native dans le mobile via King, Call of Duty Mobile, Hearthstone et Diablo Immortal, au-delà du cloud gaming.
Microsoft disait être en difficulté sur les consoles (7e sur PC, absent du mobile) et affirmait que garder Call of Duty sur PlayStation était une obligation monétaire et de confiance. Selon le communiqué, Activision Blizzard King devait passer sous le contrôle direct de Phil Spencer, CEO de Microsoft Gaming.
Bobby Kotick justifiait l'intégration à un grand groupe en affirmant que la concurrence se faisait désormais contre Apple, Netflix et Tencent, et non plus contre des sociétés de jeux vidéo.
Le rachat ouvrait la possibilité d'acquérir d'autres grands studios cotés (Ubisoft, Electronic Arts). Cassim Ketfi soutenait qu'il ne posait pas de problème de monopole : Activision Blizzard était un partenaire, pas un concurrent, et ne proposait pas d'abonnement concurrent de Game Pass, contrairement à Ubisoft et EA. Il espérait que l'acquisition forcerait Microsoft à plus de transparence sur son activité jeu vidéo.

Le montant : des chiffres qui ont varié
- Environ 70 milliards de dollars à l'annonce de janvier 2022.
- 68,7 milliards dans les évocations de 2023, notamment lors de la renégociation.
- Entre 67 et 76 milliards en novembre 2022, variation attribuée à l'inflation.
- 76 milliards en juillet 2023, l'acquisition étant jugée intéressante car la valeur de l'entreprise avait chuté.
- 79 milliards présentés par la FTC lors de son procès en décembre 2022.
- 69 milliards cités par Noddus en mai 2024, qui soulignait que les licenciements venaient de choix stratégiques, pas d'un manque de fonds.
Le prix de 68,7 milliards représentait une décote de 20 à 30 % par rapport à la valeur d'origine, en raison des scandales autour de Kotick et de la culture d'entreprise. Jean-Kléber Lauret estimait que Microsoft avait bien négocié, tout en notant que le contrat pourrait être renégocié à la hausse.
Les régulateurs : un parcours d'obstacles
Le rachat a fait l'objet de procédures antitrust dans une quinzaine de pays. Patrick Beja estimait que le risque principal venait de la CMA britannique ou de l'Union européenne, plutôt que de la FTC.
La CMA britannique
La CMA a exprimé des difficultés en septembre 2022. En février 2023, elle rendait un avis défavorable, citant le poids excessif de Call of Duty et la prédominance potentielle de Microsoft sur le cloud gaming, reprenant des arguments de Sony. Fin mars 2023, elle ne voyait plus de préoccupation sur les consoles — reconnaissant que PlayStation était leader — et se concentrait sur le streaming.
Le 26 avril 2023, la CMA a bloqué le rachat, devenant la première autorité mondiale à imposer un tel blocage, principalement à cause du cloud gaming. L'action d'Activision Blizzard avait chuté quelques minutes avant l'annonce. Microsoft et Activision ont annoncé vouloir faire appel. La CMA affirmait que sa décision devait s'appliquer mondialement, ce qui était contesté car l'UE avait validé l'opération. Microsoft a fait appel, une résolution pouvant prendre jusqu'à 9 mois. En août 2023, Microsoft a déposé un nouveau dossier, accepté par la CMA. Le 26 septembre 2023, un accord de principe était donné ; le 6 octobre, un verdict était attendu. En octobre 2023, Patrick Beja saluait une enquête « bien construite ».
La FTC américaine
Sous Lina Khan, la FTC a examiné le rachat dès février 2022. En décembre 2022, elle a lancé un procès pour bloquer la transaction. Patrick Beja avait prédit une approbation avant le 9 décembre 2022 et a reconnu s'être trompé. En juin 2023, la FTC a obtenu une injonction temporaire, avec décision attendue après le 21 juin. En juillet 2023, la cour fédérale a débouté la FTC ; celle-ci a fait appel. Le 3 août 2023, la FTC avait perdu ses tentatives de blocage. Le 29 mai 2025, elle a abandonné son procès, mettant fin à l'opération côté américain.
Europe, Asie, Amérique latine
- Union européenne : décision attendue fin mai 2023, puis réétude en août 2023 car les conditions avaient changé.
- Brésil : autorité de concurrence approuvant le rachat ; Sony avait contesté, arguant que Call of Duty était indispensable.
- Japon : approbation en mars 2023, malgré une part de marché négligeable pour Microsoft (14 consoles vendues par semaine).
- Chine : approbation en mai 2023, rejoignant l'Europe.
Malgré les oppositions de la CMA et de l'Europe, le rachat a été autorisé, la FTC étant en appel et le marché étant considéré comme concurrentiel avec peu de consolidation. Cassim Ketfi estimait que le rachat final était meilleur pour la concurrence et les consommateurs, notamment dans l'UE, et permettait à Microsoft de mieux concurrencer Sony.

La concession à Ubisoft
Pour répondre aux préoccupations de la CMA sur le cloud gaming, Microsoft a conclu en août 2023 un accord avec Ubisoft. Ubisoft a acquis les droits de cloud gaming des jeux Activision Blizzard King (existants et développés sur 15 ans), à l'échelle mondiale sauf dans l'UE, avec un droit exclusif de gérer, streamer et licencier ces droits pendant 15 ans.
Microsoft conservait la distribution physique et numérique ; Ubisoft détenait le streaming. En Europe, Microsoft devait négocier avec Ubisoft pour diffuser ses propres jeux en streaming. Hors Europe, il devait obtenir l'autorisation d'Ubisoft. Si les serveurs tournaient sous Linux, Microsoft devait porter les jeux à la demande d'Ubisoft, aux frais d'Ubisoft. Patrick Beja soulignait que Microsoft acceptait ces concessions car l'accès aux technologies, plateformes et propriétés mobiles était plus stratégique que les droits de streaming. Florian Agez ajoutait que la stratégie visait le Game Pass mobile, rendant King plus important que Call of Duty.
La finalisation d'octobre 2023
Le contrat avait une échéance initiale, prolongée jusqu'au 18 octobre 2023 pour résoudre les problèmes au Royaume-Uni. Le 18 juillet 2023 était une date butoir de renégociation du prix, fixé à 68,7 milliards. Sans finalisation dans les 10 jours, la promesse devenait caduque.
Le rachat a été finalisé à la mi-octobre 2023. Microsoft (Xbox) absorbait Activision Blizzard King après environ un an et demi et de nombreux retournements. Patrick Beja a qualifié cette période de « cauchemar ». Jean-Kléber Lauret notait que ces obstacles pourraient décourager d'autres grands rachats. Le Nasdaq a annoncé que le titre Activision Blizzard allait disparaître au profit de Microsoft.
En novembre 2023, Microsoft a réorganisé sa direction Xbox : Matt Booty nommé « Game Content President » pour les studios internes et ZeniMax, Sarah Bond « President of Xbox » pour la plateforme et le matériel.

Bobby Kotick
Bobby Kotick a quitté Activision Blizzard fin 2023 après le rachat. Patrick Beja espérait son départ et jugeait peu probable qu'il reste. Bloomberg rapportait que Microsoft voulait le renvoyer dès que possible.
Son parachute doré était estimé entre 300 et 400 millions de dollars ; Beja pensait qu'il partirait avec environ 300 millions, difficile à éviter vu son contrat.
Patrick Beja condamnait sans équivoque Kotick pour la culture toxique et des agissements inexcusables, tout en reconnaissant son « génie » business. Il le décrivait comme un « génie maléfique » ayant extrêmement bien négocié l'acquisition, et notait que le succès de Call of Duty devait à sa direction. Il soulignait aussi sa tentative de réhabiliter Kotick et sa relation particulière avec Blizzard, sujets qui lui avaient valu de nombreuses questions, dont celle d'Arnaud Lamax. Si le rachat n'avait pas abouti, Kotick serait resté à la tête du groupe, ce que Julie Le Baron et Patrick Beja jugeaient préoccupant. Cassim Ketfi se réjouissait partiellement du rachat pour cette raison.
Les suites : Game Pass, licenciements, syndicats
Le Game Pass
Microsoft a annoncé dès janvier 2022 vouloir intégrer les jeux Activision Blizzard au Game Pass dès que possible. Un blog « Choice » défendait le rachat. Patrick Beja doutait de l'inclusion de World of Warcraft.
- 28 mars 2024 : Diablo 4 arrive dans le Game Pass, premier jeu Activision Blizzard issu du rachat.
- 25 juillet 2024 : Call of Duty: Modern Warfare 3 arrive sur le Game Pass.
- 25 octobre 2024 : Call of Duty Black Ops 6 sort sur Game Pass Ultimate et Game Pass PC.
Microsoft a modifié sa politique : les jeux au lancement ne sont plus sur Game Pass Standard, mais uniquement sur Ultimate ou PC, dont le prix augmente. L'annonce avait été faite en été, période de moindre attention. Call of Duty 2024 a été bien accueilli et a semblé booster l'abonnement, avec un record d'inscriptions Day One, dépassant Starfield. Selon The Information relayé par Gamekult en janvier 2025, l'acquisition n'a eu quasi aucun impact sur les abonnements, une mauvaise nouvelle pour Microsoft.
En 2026, les Call of Duty ne sont plus inclus Day One dans Game Pass Ultimate ; il faut attendre environ un an.
Les licenciements
Microsoft a annoncé fin janvier 2024 le licenciement de 1900 personnes, principalement chez Activision Blizzard. Phil Spencer a annoncé ces coupes, écornant son image de « Good Guy ». Cassim Montilla soulignait que Microsoft avait contredit ses promesses faites lors du procès aux États-Unis — pas de hausse de prix ni de licenciements — ce qui s'est avéré faux.
Les syndicats
600 employés de la QA d'Activision Blizzard se sont syndiqués ; Microsoft a reconnu le syndicat conformément à un contrat signé avec la CWA lors de l'acquisition (mars 2024). Puis 200 employés de Bethesda et 500 de Blizzard sur World of Warcraft se sont syndiqués sous la même bannière. Microsoft est resté neutre face à la syndicalisation chez Blizzard et Activision, refusant le union busting.
La place de Microsoft dans l'industrie
Après le rachat, Microsoft est devenu le premier éditeur de jeux vidéo au monde, dépassant Apple et Google en chiffre d'affaires dans le jeu vidéo. Il possédait environ 35 studios (environ 40 en comptant les équipes internes de Blizzard et les studios mobiles séparément). Le rachat s'inscrit dans une vague de consolidation, suivie notamment par le rachat de FromSoftware par Sony.
Microsoft a changé de stratégie pour sortir ses jeux sur toutes les consoles afin de rentabiliser ses acquisitions. La croissance d'Xbox vise à exploiter toutes les plateformes pour rembourser les sommes investies par Satya Nadella.
La question de Call of Duty et de Sony
Call of Duty a été au cœur des négociations. Sony a mené un lobbying intense pour bloquer le rachat, craignant une exclusivité Xbox et soutenant que son indisponibilité sur PlayStation serait anti-concurrentielle. Sony a même dit à la CMA craindre un sabotage de la version PlayStation (bugs volontaires) pour pousser les joueurs vers Xbox.
Microsoft a signé des contrats de 10 ans pour Call of Duty et les jeux Activision avec des services de cloud gaming. Sony a obtenu un contrat garantissant Call of Duty sur PlayStation pendant 10 ans, mais sans accès aux autres jeux Activision Blizzard. Nintendo a obtenu l'accès à Call of Duty sur Switch, avec l'intention de proposer la version complète. L'objectif de Microsoft était d'éliminer les exclusivités de contenu (bêtas, DLC, cosmétiques) pour Call of Duty après l'accord marketing avec PlayStation.
Patrick Beja estimait que l'inclusion de Call of Duty dans le Game Pass révélerait la stratégie de Microsoft pour les 18 mois à 5 ans à venir, notamment si le Game Pass restait une priorité. JK Lauret soulignait que Call of Duty était le principal point de friction, mais que Diablo 4 constituait aussi un argument fort pour Microsoft.
