Ubisoft · 9 parties
- Ubisoft, un éditeur au cœur des émissions
- Les conférences E3, du triomphe à la routine
- La longue bataille contre Vivendi (2015-2019)
- L'arrivée de Tencent
- Les grandes licences : Assassin's Creed, Far Cry, Watch Dogs
- Une formule qui lasse
- Le scandale interne et la crise sociale
- La crise financière et la restructuration
- Le regard de Patrick Beja
Ubisoft, un éditeur au cœur des émissions
Ubisoft est un éditeur français de jeu vidéo, régulièrement présent dans les deux rendez-vous de Patrick Beja : le rendez-vous Jeux pour ses jeux et conférences, le rendez-vous Tech pour ses batailles boursières. Diraen, co-animatrice du rendez-vous Jeux, travaille elle-même chez Ubisoft.
Le regard porté sur l'entreprise mêle affection et inquiétude. Patrick Beja a exprimé une certaine tendresse pour Ubisoft, et plusieurs intervenants insistent sur son poids culturel : Guillaume Leviach le décrit comme la première force de production française, un éditeur légendaire qui a produit d'innombrables licences. Le Québec, où Ubisoft est installé, est présenté comme un pôle majeur du jeu vidéo grâce aux avantages gouvernementaux et aux visas destinés à attirer les talents.
Les conférences E3, du triomphe à la routine
La conférence annuelle d'Ubisoft est longtemps apparue comme le moment le plus chaleureux de l'E3. Après 2014, Patrick Beja la juge réussie, saluant Assassin's Creed à Paris pendant la Révolution française, ses foules denses et ses vastes distances de vue. En 2016, Ubisoft célèbre ses 30 ans avec Yves Guillemot évoquant la relation tendue avec Vivendi ; Patrick Beja la trouve super réussie et cite Ghost Recon Wildlands, The Fractured But Whole, For Honor, Watch Dogs 2 et Steep. La même émission critique la répétition des mondes ouverts et le style marketing, qualifiant Ghost Recon Wildlands de « Ubisoft à l'alambic ». Watch Dogs 2 est vu comme le « Titanfall » de l'éditeur, et Guillaume Hachez y voit une stratégie multimédia et « cool » avec Steep. Ubisoft confirme alors l'absence de nouvel Assassin's Creed et présente le film avec Aisha Tyler.
L'E3 2017 est un sommet : Patrick Beja qualifie la conférence d'« hyper réussie », un règne de l'émotion où les gens pleuraient et riaient, à l'opposé d'EA. Un sondage Twitter place Ubisoft en tête avec plus de 50 %, devant Microsoft (22 %) et Sony (environ 18 %). Thomas Bidaux la trouve risquée et intéressante malgré l'absence de moments « wow ». Cassim et Yohann la classent parmi les meilleures de l'année : Yohann y voit la continuité d'une stratégie depuis Watch Dogs, celle de donner sa chance à tous les studios, et Thomas souligne le rare manque de fuites.
L'édition 2018 marque un reflux : Ubisoft réduit l'ampleur de sa conférence en raison de la disparition de la menace de Vincent Bolloré et de la bonne santé de son cours de bourse, et Yves Guillemot n'en présente plus que la fin. Cassim Ketfi regrette l'absence de la Nintendo Switch dans les conférences d'Ubisoft et d'EA. La pandémie déplace l'événement vers un format maison, l'Ubisoft Forward. En juillet 2020, Patrick Beja parle d'un faux pas tout en comprenant les engagements en cours, et juge la conférence peu intéressante et vide de sens. L'E3 2021, entièrement en ligne, inclut une conférence Ubisoft ; Yannick Le Fur la trouve classique et sans grosses surprises, centrée sur des jeux déjà sortis, et un intervenant la juge décevante par capacité de production plus que par manque de volonté. Ensuite le rythme se désorganise : en 2022, Sony, Nintendo et Ubisoft s'enchaînent à quatre jours d'intervalle, formant une sorte d'E3 de l'automne. L'édition 2024 met en avant Avatar, The Crew Motorfest, XDefiant, Outlaws et Shadows. En 2025, Ubisoft annonce qu'il ne tiendra pas de conférence Ubisoft Connect cette année.

La longue bataille contre Vivendi (2015-2019)
À l'automne 2015, Vivendi fait passer sa participation dans Ubisoft et Gameloft d'environ 6,6 % et 6,2 % à 10,4 % et 10,2 % en une semaine, relançant les spéculations sur une OPA. Bolloré est soupçonné d'agir possiblement en réaction à son désengagement d'Activision Blizzard. En février 2016, Vivendi est prêt à lancer une OPA sur Gameloft, et Ubisoft est dans le collimateur. L'entreprise a perdu de la valeur en Bourse après des décisions jugées louables pour les joueurs mais décevantes pour le marché, notamment la pause dans la sortie annuelle d'Assassin's Creed. Ubisoft cherche alors des investisseurs au Canada pour se protéger, alors qu'il y détient 16 % des droits de vote et de nombreux studios.
En 2016, Yves Guillemot utilise la conférence pour rassurer les actionnaires et affirmer la volonté d'indépendance ; Vivendi dépasse les 20 % du capital. À l'assemblée des actionnaires, les frères Guillemot conservent le contrôle, et Patrick Beja estime que la situation a pu influencer le développement de la suite de Beyond Good and Evil. En novembre, Vivendi passe de 22,5 % à 24 % des parts et 21 % des droits de vote ; Nicolo Laurent y voit une cible facile et mal gérée, tandis que Patrick Beja souligne l'inquiétude des Guillemot : Vivendi ne comprend pas l'ADN artistique et commercial d'Ubisoft.
2017 est l'année du retournement. Les frères Guillemot renforcent leur position par des accords avec d'autres actionnaires, ce qui permet à l'entreprise de respirer ; Reuters estime à 5,7 milliards d'euros le coût d'acquisition de la part restante, et la capitalisation monte après une présentation très positive à l'E3. Le 6 octobre 2017, l'action a pris 70 % en un an, rendant une OPA très coûteuse et moins probable ; Vivendi bloque alors les stock options des employés. Patrick Beja redit sa tendresse pour Ubisoft et voit le danger d'OPA moins immédiat. Le 20 novembre 2017, Vivendi confirme qu'il ne fera pas d'OPA au moins dans les six mois et reconnaît l'hostilité du management d'Ubisoft ; pour Thomas Bidaux, la bataille est gagnée.
Le dénouement arrive le 26 mars 2018 : Ubisoft a repoussé les tentatives d'OPA hostile alors que Vivendi avait accumulé environ 27 % des actions sur environ deux ans ; Vivendi revend ses parts à Ubisoft, à des fonds de retraite canadiens et à Tencent pour 2 milliards d'euros, après les avoir achetées pour environ 700 millions, et s'engage à ne pas attaquer à nouveau pendant cinq ans. Julien Hubert comme Patrick Beja admettent avoir eu tort de croire la prise de contrôle inévitable et saluent la stratégie d'Ubisoft ; Patrick Beja juge la communication d'Ubisoft et d'Yves Guillemot authentique. Le 11 mars 2019, Vivendi s'est complètement désengagé.
L'arrivée de Tencent
Tencent entre dans l'histoire en 2018 : les Guillemot concluent avec lui un accord de 300 millions d'euros pour contrer Vincent Bolloré, et Patrick Beja précise que la participation de Tencent n'est que de 5 %, trop faible pour transformer les méthodes d'Ubisoft. L'accord conserve à Ubisoft le contrôle total et forme une alliance pour se développer en Chine.
En 2022, Tencent investit 300 millions d'euros — 200 en acquisitions et 100 en augmentation de capital — dans Guillemot Brothers Limited, la holding, pour renforcer la trésorerie d'Ubisoft sans prendre le contrôle décisionnel. Tencent détient 49,9 % du capital de cette holding mais seulement 5 % des droits de vote, et environ 10 % des parts d'Ubisoft avec interdiction de dépasser ce seuil. Yves Guillemot souhaite rester à la tête de l'entreprise et présente Tencent comme un partenaire silencieux.
L'hypothèse d'un rachat revient ensuite régulièrement : en octobre 2024, des rumeurs de Bloomberg évoquent des discussions entre la famille Guillemot et Tencent pour retirer Ubisoft de la Bourse et le rendre privé, afin d'éviter une OPA hostile ; l'accord limitait Tencent à 10 % du capital et accordait à Ubisoft une préférence pour racheter ses parts jusqu'en 2028. En mars 2025, un rapport de Bloomberg décrit un projet de nouvelle entité séparée détenant les principales franchises — Assassin's Creed, Rainbow Six, Far Cry — avec Tencent comme investisseur potentiel. L'alliance se matérialise ensuite par la création de Vantage Studios, société créée avec Tencent qui gère Assassin's Creed, Far Cry et Rainbow Six, puis par un hub baptisé « Vintage Studio » hébergeant ces mêmes licences majeures.

Les grandes licences : Assassin's Creed, Far Cry, Watch Dogs
Assassin's Creed est le pilier d'Ubisoft, tandis que Far Cry devient progressivement un pilier à son tour. La licence a longtemps été annuelle, ce que Bruno Pennes et JK Lauret attribuent à des raisons financières, au détriment du renouvellement créatif. Ubisoft en a fait une pause pour mieux renouveler la série — décision financièrement difficile mais favorable aux joueurs. Les ventes illustrent la puissance de l'éditeur : 10 millions d'exemplaires pour Assassin's Creed Unity et Rogue, 7 millions pour Far Cry 4 et 2 millions pour The Crew sur la période fin 2014, et Ubisoft se présente comme l'éditeur avec la plus grosse part de marché en 2016, avec The Division en tête des ventes.
Les fuites émaillent l'histoire de la licence : Assassin's Creed Victory, situé à Londres et prévu pour 2015 sur Xbox One et PS4, est révélé par un leak ; le titre Assassin's Creed Odyssey et son cadre de Grèce antique sont confirmés après la fuite d'un porte-clés. En octobre 2017, Assassin's Creed Origins sort le 27 octobre, la même date que Wolfenstein 2 et Mario Odyssey, et un mode « Zéro Combat » permettant une exploration historique de l'Égypte antique sans combat est prévu ; Patrick Beja s'en dit curieux. Le rendez-vous Jeux du 15 septembre 2022 évoque une large gamme : Mirage, Red (Japon), Jade (mobile, orienté Chine) et la plateforme Infinity. Un employé anonyme rappelle que les équipes sont généralement conservées mais redéployées d'un projet à l'autre, par exemple en renfort sur Far Cry après la sortie d'un Assassin's Creed.
Watch Dogs et Far Cry alimentent les mêmes débats. Patrick Beja attendait Watch Dogs 2 avec curiosité, espérant du hacking, de l'infiltration et des déplacements plus viscéraux qu'Assassin's Creed, et jugeait le premier Watch Dogs agréable malgré la déception liée à la hype. Far Cry 5 se déroule dans le sud des États-Unis face à une milice chrétienne extrémiste, ce qui suscite débats politiques et controverses sur la représentation et la censure par Ubisoft ; Far Cry 5 signe le plus gros lancement de la franchise.
Une formule qui lasse
Plus les années passent, plus la « formule Ubisoft » est critiquée. Benoit « ExServ » Reinier qualifie les open worlds d'Ubisoft de remplissage répétitif, citant des missions stéréotypées comme attaquer des forts ou sauver des villages. Alphacast se dit fatigué de la formule Far Cry et Assassin's Creed et des ennemis « sac à PV », car il cherche un challenge intéressant et justifié. Gia To regrette l'évolution de Watch Dogs, estimant que le premier opus était déjà décevant et que Legion répète le même scénario.
Guillaume Hachez reproche à Ubisoft d'utiliser le contexte politique — la ségrégation dans Watch Dogs 2, les sectes dans Far Cry 5 — uniquement comme arrière-plan et non comme propos principal. Patrick Beja juge Far Cry 6 peu inventive, une suite de Far Cry 5 qui l'était elle-même de Far Cry 4 et Far Cry 3, offrant la même expérience dans un nouveau contexte. JK Lauret décrit Far Cry 6 comme un épisode classique et sage, fidèle à la formule, mais plus fun et efficace que Far Cry 5, et espère pour le nouvel Assassin's Creed une conception d'open world plus épurée, inspirée de Zelda, Elden Ring ou From Software, plutôt que les tours et l'aigle habituels.
Patrick Beja défend aussi l'éditeur quand il prend des risques : il salue les univers originaux comme For Honor, qu'il compare à The Division et Rainbow Six, et se montre favorable à la transformation d'Assassin's Creed en jeu de service, y voyant une opportunité créative audacieuse plutôt qu'une trahison. Il défend Assassin's Creed Shadows et dit adorer Assassin's Creed Odyssey, qu'il considère comme mal-aimé après la lassitude liée à Valhalla.

La crise financière et la restructuration
Le tableau financier se dégrade nettement sur la dernière décennie. Après des années de croissance phénoménale — un effectif triplé en moins de dix ans — les résultats se retournent : l'année précédant mai 2021 avait été affectée par des reports et des échecs commerciaux, dont celui de Ghost Recon Breakpoint. Le rendez-vous Jeux du 12 janvier 2023 relève qu'Ubisoft a décalé un jeu à six reprises, annulé trois jeux non annoncés, réduit ses embauches et subi des pertes ; Mallory Delicourt théorise alors une entreprise qui souhaite être rachetée, citant une capitalisation boursière de 2,5 milliards d'euros. En mai 2023, Ubisoft concentre ses efforts sur Assassin's Creed en raison de pertes importantes et de l'annulation ou du report de plusieurs projets (Skull and Bones, Beyond Good & Evil, Avatar).
En 2024, l'action perd la moitié de sa valeur et Ubisoft démantèle l'équipe de Prince of Persia: The Lost Crown, réaffectée ailleurs après l'échec commercial et l'annulation de la suite. Sur les neuf premiers mois de 2024, les revenus chutent de 30 % par rapport à l'année précédente, principalement par l'absence d'un nouvel Assassin's Creed. Même le succès d'Assassin's Creed Shadows ne suffit pas : Ubisoft n'atteint pas l'équilibre financier et poursuit sa restructuration.
En janvier 2026, la restructuration vise 200 millions d'euros d'économies, avec annulation de jeux en développement, report de titres prévus au printemps — dont le remake d'Assassin's Creed Black Flag — et une perte sèche estimée à 1 milliard d'euros sur l'exercice fiscal 2026, la Bourse chutant de 30 % le matin de l'annonce. La même émission recueille la consternation de Guillaume Leviach (Antistar) : Ubisoft, première force de production française et éditeur légendaire, n'est plus que l'ombre de lui-même, associé dans l'image publique à la chute de son action, aux licenciements, aux fermetures de studios et aux annulations de jeux, au point que les mauvaises nouvelles ne surprennent plus.
Le regard de Patrick Beja
Sur près de dix ans, la position de Patrick Beja combine sympathie pour l'éditeur et exigence. Il exprime dès 2017 une certaine tendresse pour Ubisoft et se réjouit que le danger d'OPA s'éloigne. Il défend le modèle économique des contenus additionnels, arguant que les DLC permettent de vendre le jeu de base à un prix plus accessible, et juge louable la politique d'Ubisoft de privilégier l'attrition naturelle plutôt que des licenciements massifs. Il prend aussi parti sur les jeux : enthousiasme pour les univers originaux, soutien à l'idée d'un Assassin's Creed en jeu de service, défense d'Assassin's Creed Shadows et affection déclarée pour Odyssey.
Mais il pointe sans détour les faiblesses : il juge la conférence Ubisoft Forward de juillet 2020 frustrante et vide de sens, parle d'un faux pas pour son maintien, et critique la répétition de la formule Far Cry. Son regard évolue donc d'un optimisme marqué au moment de la bataille contre Vivendi vers une inquiétude croissante, à mesure que l'entreprise enchaîne les difficultés boursières, sociales et créatives.
